« Le temps est assassin » – Michel Bussi

Résumé

Eté 1989, la Corse, presqu’île de la Revellata, entre mer et montagne.
Une route en corniche, un ravin de vingt mètres, une voiture qui roule trop vite… et bascule dans le vide.
Une seule survivante : Clotilde, quinze ans. Ses parents et son frère sont morts sous ses yeux.
Eté 2016.
Clotilde revient pour la première fois sur les lieux de l’accident, avec son mari et sa fille ado, en vacances, pour exorciser le passé.
A l’endroit même où elle a passé son dernier été avec ses parents, elle reçoit une lettre.
Une lettre signée de sa mère.
Vivante ?

Un été meurtrier

Clothilde revient en Corse vingt-sept ans après que ses parents et son frère aient perdu la vie dans un accident de voiture. Elle débarque sur l’île avec son mari et sa fille de quinze ans. Notre héroïne avait d’ailleurs le même âge quand elle est devenue orpheline. Pendant plus de 500 pages, le lecteur essaie de percer le mystère qui entoure la mort de la mère de Clothilde. Que s’est-il réellement passé ce soir-là, l’été de ses quinze ans ? Michel Bussi dévoile la vérité au compte-gouttes, à partir du journal intime de Clothilde adolescente et de rebondissements qui ont lieu en 2016.

Le temps est assassin met en scène des secrets de famille et des amours de jeunesse sur fond d’histoire locale. Dans ce décor paradisiaque, deux visions s’affrontent : d’un côté, les Corses qui veulent préserver l’authenticité de l’île ; de l’autre, ceux qui espèrent profiter du développement du tourisme de masse. L’histoire est riche en rebondissements. Un peu trop à mon goût. Si vous voulez apprécier votre lecture, il vaut mieux ne pas se montrer exigeant sur la cohérence du récit. Ce roman évoque les feuilletons de l’été où le rythme a pour vocation à compenser l’improbabilité de certaines situations. Michel Bussi maîtrise bien le suspense mais au moment où il nous dévoile ce qui s’est réellement passé, l’enthousiasme retombe comme un soufflet. On ne voit pas venir le dénouement parce qu’il est tout simplement invraisemblable.

Le drame qui se dessine ressemble à un jeu de chaises musicales où la Clothilde adolescente n’y aurait vu que du feu. Michel Bussi imagine un prétexte pour faire croire que l’illusion était parfaite. Seulement, on n’y croit pas une minute. On constate aussi que le grand-père de Clothilde tient une forme olympique. J’ai beau être indulgente, j’ai du mal à concevoir qu’un octogénaire puisse accomplir de tels exploits. J’ai relevé d’autres incohérences mais celles-ci m’ont particulièrement frappée. On ferma donc les yeux sur les divagations de Michel Bussi pour se concentrer sur l’enquête.

Les années ont altéré les souvenirs de Clothilde. Ils ne reflètent pas toujours la réalité et les personnes qui n’ont jamais quitté l’île se chargeront bien de lui raconter leur version des faits. Parmi le flot de mensonges et de non dits, certains témoignages mettront Clothilde sur la piste. On découvre ainsi que le cadre idyllique cache une réalité moins glorieuse : celle de la loi du silence. Il y ait question d’honneur, de justice parallèle et de vengeance. Cette recette repose sur une réussite aléatoire. L’ambiance corse, telle qu’on se la représente, fonctionne aussi bien qu’elle s’enlise dans le cliché.

Michel Bussi expose une galerie de personnages hauts en couleur. La majorité d’entre eux se révèlent antipathiques. Certains portraits sont même peu flatteurs. J’ai été frappée par la manière dont l’auteur décrit César Garcia. J’avais l’impression qu’on nous présentait une version humaine de Jabba Le Hutt. Michel Bussi emploie les grands moyens pour susciter le dégoût. L’irrespect à l’égard des personnes en surpoids m’a sautée aux yeux. Au contraire, il ne tarit pas d’éloges sur la beauté des femmes du clan Idrissi. On relève aussi l’éternel clivage opposant la mère de famille et la femme libérée. Clothilde est belle au naturel tandis que son ancienne rivale, Maria-Chiara, enchaîne les conquêtes et use d’artifices pour tenter de préserver sa jeunesse. De manière générale, Michel Bussi instaure un climat de compétition entre les personnages féminins. La palme revient néanmoins aux comparaisons incessantes entre Clothilde et sa fille. Le roman laisse un arrière-goût de misogynie dont on se serait volontiers dispensé.

Le temps est assassin se lit comme on regarde un blockbuster de l’été. Les pages défilent jusqu’à cette fin rocambolesque qui n’a pas d’arguments pour convaincre. Michel Bussi cherche à prolonger le plaisir en proposant un épilogue dans lequel nous retrouvons les personnages vingt-sept ans après la résolution de l’enquête. Malheureusement, ces quelques pages supplémentaires me semblent superflues. Le roman est efficace mais s’oublie aussi vite qu’il se referme.

Note : 2 sur 5.

Elvis – Baz Luhrmann

Synopsis

La vie et l’œuvre musicale d’Elvis Presley à travers le prisme de ses rapports complexes avec son mystérieux manager, le colonel Tom Parker. Le film explorera leurs relations sur une vingtaine d’années, de l’ascension du chanteur à son statut de star inégalé, sur fond de bouleversements culturels et de la découverte par l’Amérique de la fin de l’innocence.

« Barock »

Baz Luhrmann signe son retour en retraçant la carrière et la vie tumultueuse d’Elvis Presley. Le réalisateur, à qui l’on doit « Romeo + Juliet » et « Moulin Rouge », revisite le parcours du rockeur à sa manière. Quiconque connaît sa filmographie sait qu’il aime mettre les petits plats dans les grands. Réaliser un biopic linéaire ne lui a jamais effleuré l’esprit. Le cinéma de Baz Luhrmann déborde d’énergie. Il mélange les époques, s’éloigne certainement de la réalité mais le but n’est pas de retranscrire fidèlement la vie du chanteur. Ce serait mal connaître Baz Luhrmann. Le cinéaste a pris le parti de faire raconter l’histoire par le colonel Parker, l’impresario qui a géré la carrière musicale et cinématographique d’Elvis. En se focalisant sur la relation toxique entre l’artiste et son manager, le long-métrage montre comment ce dernier a tiré profit de l’icône pour en faire une bête de scène et la machine à fric la plus rentable de l’histoire de la musique. Derrière le mythe d’Elvis Presley se cache une lecture faustienne. L’artiste est présenté sous un jour vulnérable.

Le long-métrage balaie les plus grands moments de sa vie et l’influence de la musique afro-américaine sur son identité artistique. Les chansons d’Elvis sont omniprésentes et pourtant, Baz Luhrmann ne s’attarde pas sur l’environnement musical. Il s’est plutôt intéressé à la dimension financière, à toute l’entreprise commerciale qui s’est construite autour d’Elvis. On rappelle que l’artiste est à l’origine du merchandising. Si Baz Luhrmann s’est contenté d’effleurer le contexte musical, il ne manque pas de souligner qu’Elvis Presley a provoqué un raz-de-marée. L’ Amérique des Trente Glorieuses a été une époque charnière où le pays voulait se libérer du puritanisme. Les déhanchés suggestifs et les inspirations musicales du chanteur étaient considérés comme une incitation à la rébellion. Les plus prudes parlaient même de débauche.

Les nombreuses représentations sur scène montrent que l’artiste déchaînait les passions. Il dérangeait tout en étant l’objet d’une admiration sans bornes. La caméra s’attarde sur l’hystérie de ses groupies. Elles en deviennent terrifiantes, au point que la mère d’Elvis craint pour la sécurité de son fils. Baz Luhrmann accorde beaucoup d’importance aux relations du chanteur. Si sa collaboration avec le colonel Parker est passée au crible, les liens qui l’ont uni à sa mère sont aussi largement évoqués. On la découvre surprotectrice et pragmatique. Au contraire, le père ne cessera de prouver qu’il est dépassé par les événements.

Le cinéaste force le trait pour faire de Parker un antagoniste affirmé. Dépeindre la malhonnêteté de cet homme d’affaires ne suffisait pas. Il fallait que sa fourberie crève l’écran. Transformé pour l’occasion, Tom Hanks a des faux airs du Pingouin. Le résultat est assez perturbant mais son interprétation donne le coup de grâce en faisant basculer le personnage dans la caricature. Heureusement, le film assume cette surenchère. Elle se retrouve aussi contrebalancée par un traitement un peu plus subtil. Si le Colonel Parker est clairement désigné comme le grand méchant de l’histoire, Baz Luhrmann dévoile un portrait ambigu où deux facettes se côtoient : d’un côté, l’homme d’affaires qui a exploité Elvis jusqu’à l’épuisement ; de l’autre, l’agent visionnaire qui a hissé le jeune prodige au rang de légende.

Le film excelle quand il s’agit de dépeindre la collaboration entre Parker et Elvis. En voulant faire de lui une star du cinéma, le manager ruine la carrière de sa poule aux œufs d’or. Il le fait également travailler à un rythme infernal. A ce propos, le film lève le voile sur le passé et les réelles motivations de Parker. L’autre point fort d’Elvis repose sur l’interprétation d’Austin Butler. Il redonne vie à l’icône du rock le temps d’un film. Le long-métrage se veut clinquant. Il colle à l’image de la star qui avait un faible pour les signes ostentatoires de richesse. La preuve en est qu’Elvis voulait offrir une Cadillac rose à sa mère.

Baz Luhrmann n’a plus à prouver qu’il a le sens du spectacle. J’ai aimé retrouver son style coloré et survolté. Si j’ai été entraînée dans cette effervescence, je regrette que les influences d’Elvis aient été effleurées. Le chanteur a marqué la culture musicale mais son identité artistique n’est pas sortie de nulle part. J’aurais souhaité que le film creuse davantage le sujet. En contrepartie, le cinéaste rend cette histoire très accessible, à une époque où Elvis Presley n’évoque pas grand-chose pour les dernières générations. Si vous aimez le style de Baz Luhrmann, il y a aussi de fortes probabilités que vous passiez un excellent moment.

Note : 4 sur 5.

Top Gun : Maverick – Joseph Kosinski

Résumé

Après avoir été l’un des meilleurs pilotes de chasse de la Marine américaine pendant plus de trente ans, Pete “Maverick » Mitchell continue à repousser ses limites en tant que pilote d’essai. Il refuse de monter en grade, car cela l’obligerait à renoncer à voler. Il est chargé de former un détachement de jeunes diplômés de l’école Top Gun pour une mission spéciale qu’aucun pilote n’aurait jamais imaginée. Lors de cette mission, Maverick rencontre le lieutenant Bradley “Rooster” Bradshaw, le fils de son défunt ami, le navigateur Nick “Goose” Bradshaw. Face à un avenir incertain, hanté par ses fantômes, Maverick va devoir affronter ses pires cauchemars au cours d’une mission qui exigera les plus grands des sacrifices.

De l’action de haut vol

Joseph Kosinski fait revenir Pete Mitchell alias Maverick, plus de trente ans après la sortie de Top Gun. Les décennies passant, le long-métrage de Ridley Scott est toujours érigé au rang de film culte. Je m’interroge encore sur les raisons de ce succès infaillible. Le scénario est aussi épais que du papier à cigarettes. Je le considère surtout comme un buddy movie teinté d’homo-érotisme auquel on aurait ajouté des cascades aériennes et une romance au soleil couchant. Malgré ma perplexité, j’étais curieuse de savoir comment ils allaient s’y prendre pour renouveler le mythe. Il faut reconnaître que le film de Ridley Scott n’offrait pas beaucoup de marges de manœuvre. Le risque de servir un copier-coller était immense.

Joseph Kosinski propose une intrigue articulée entre la nouvelle fonction de Maverick en tant qu’instructeur et sa confrontation avec le fils de son ami défunt. Le réalisateur joue la carte de la nostalgie dès les premières minutes du film, que ce soit à travers la musique, l’évocation de vieux souvenirs ou la reprise de scènes cultes. Cependant, Top Gun : Maverick n’est pas une redite du premier opus. Ce film met davantage l’accent sur l’humain et les conditions éprouvantes du métier de pilote. La menace de voir les aviateurs disparaître au profit des drones apporte une touche supplémentaire à l’histoire. A ce propos, la technologie actuelle donne lieu à des cascades époustouflantes. Les sensations sont même épidermiques. Top Gun : Maverick se pose en tant que digne successeur en proposant une histoire de transmission. Un partage entre deux générations de pilote, teinté de culpabilité pour Maverick et de soif de revanche pour Rooster.

Ce long-métrage montre aussi à quel point Pete Mitchell a changé. Adieu le jeune loup arrogant, bienvenue au pilote expérimenté qui a appris de ses erreurs. Le personnage est d’ailleurs plus subtil que tous ceux qui gravitent autour de lui. je dirais même que Pete Mitchell se confond avec Tom Cruise. Personne n’ignore que l’acteur est mégalomane. Le héros, au sourire en coin irrésistible, semble adulé par toutes les personnes qui croisent son chemin. Top Gun : Maverick ne cesse de souligner les actes de bravoure qu’il aurait réalisé au cours des trente ans qui séparent les deux films. Seulement, le spectateur ne saura jamais ce qu’il a accompli. Ces informations ne serviraient qu’à glorifier un personnage dont le titre laissait déjà supposer qu’il serait au centre du film. Les autres personnages sont destinés à passer à la trappe. Maverick occupe presque tout l’espace. Son statut de héros n’a d’égal que la lourde responsabilité que s’est attribuée Tom Cruise de sauver le cinéma. Le coup de gueule de la star lors du tournage de Mission : Impossible 7 en est une parfaite illustration.

Rooster est censé être sur le devant de la scène, aux côtés de son mentor. Il est simplement présenté comme le fils de son père. Le jeune homme a hérité de la même moustache et de la même coiffure, au cas où le spectateur aurait oublié son lien de parenté avec Goose. Les autres pilotes feraient presque office de figurants. Ils se révèlent inexistants. On ne peut pas non plus faire l’impasse sur le traitement réservé à Penny, le dernier love interest de Maverick. Son rôle est avant tout symbolique. Elle représente à elle seule toutes les vies que Pete aurait pu avoir. Charlotte alias « Charlie » disparaît tout bonnement de la circulation. Le film n’évoquera jamais ce qu’elle est devenue. Son absence s’explique officiellement par la volonté de ne pas tourner toute l’intrigue vers le passé. Je pense plutôt que Kelly Mc Gillis ne correspondait plus aux canons de beauté. Maverick se retrouve entouré d’une ribambelle de personnages secondaires dont on ne saura finalement pas grand-chose.

Le film force parfois le trait mais il est aussi capable d’éviter les écueils. Les retrouvailles entre Maverick et Iceman constituent un moment de cinéma dans l’histoire de Top Gun. Elles se révèlent d’autant plus émouvantes que la frontière entre réalité et fiction s’estompe. A l’image de Val Kilmer, l’ange gardien de Pete souffre d’une grave maladie. Certains trouveront ce parallèle opportuniste, d’autres seront bouleversés. Quoiqu’il en soit, il est difficile de rester insensible face à l’ultime recommandation d’Iceman.

Top Gun : Maverick ne bascule jamais dans la mièvrerie sentimentale. La scène d’amour est éclipsée par des confessions sur l’oreiller, là où le premier opus jouait la carte de la sensualité. Ce choix est le bienvenu. En revanche, l’arrivée de Penny aurait mérité d’être plus développée. Sa rencontre avec Pete a eu lieu entre les deux films. Les scénaristes nous font alors comprendre que tous deux partagent une sincère complicité. Seulement, le spectateur est tenu à l’écart de leur histoire. Alors que Penny fait timidement son apparition, l’ombre de Charlotte plane encore sur Top Gun.

Top Gun : Maverick ne sait pas toujours sur quel pied danser, oscillant entre hommages appuyés et volonté de s’affranchir du premier opus. J’ai trouvé ce long-métrage meilleur que le précédent. Incontestablement. Seulement, trente six ans séparent les deux films. Suivant la génération à laquelle on appartient, il est probable que les opinions divergent. Top Gun : Maverick reprend le flambeau mais il reste concentré sur sa super-star qui croule sous les éloges depuis la projection du film au festival de Cannes. A voir.

Note : 3.5 sur 5.

La bibliomule de Cordoue – Wilfrid Lupano et Léonard Chemineau

Résumé

Califat d’Al Andalus, Espagne, année 976.
Voilà près de soixante ans que le califat est placé sous le signe de la paix, de la culture et de la science. Le calife Abd el-Rahman III et son fils al-Hakam II ont fait de Cordoue la capitale occidentale du savoir. Mais al-Hakam II meurt jeune, et son fils n’a que dix ans. L’un de ses vizirs, Amir, saisit l’occasion qui lui est donnée de prendre le pouvoir. Il n’a aucune légitimité, mais il a des alliés. Parmi eux, les religieux radicaux, humiliés par le règne de deux califes épris de culture grecque, indienne, ou perse, de philosophie et de mathématiques. Le prix de leur soutien est élevé : ils veulent voir brûler les 400 000 livres de la bibliothèque de Cordoue. La soif de pouvoir d’Amir n’ayant pas de limites, il y consent.

La veille du plus grand autodafé du monde, Tarid, eunuque grassouillet en charge de la bibliothèque, réunit dans l’urgence autant de livres qu’il le peut, les charge sur le dos d’une mule qui passait par là et s’enfuit par les collines au nord de Cordoue, dans l’espoir de sauver ce qui peut l’être du savoir universel. Rejoint par Lubna, une jeune copiste noire, et par Marwan, son ancien apprenti devenu voleur, il entreprend la plus folle des aventures : traverser presque toute l’Espagne avec une « bibliomule » surchargée, poursuivi par des mercenaires berbères.

Un plaidoyer contre l’obscurantisme

Ce roman graphique au titre intriguant emmène son lecteur sur les terres d’Espagne mille ans auparavant, à l’époque où les musulmans s’étaient installés dans la péninsule ibérique. Non seulement les auteurs abordent un sujet intemporel mais en plus, ils proposent une inversion des perspectives que je n’avais rencontré nulle part ailleurs. L’histoire se situe à la fin du Xème siècle, période pendant laquelle les califes ‘Abd al-Rahman III et son fils al-Hakam II ont consacré leur vie à faire de Cordoue un berceau culturel. Le lecteur est alors invité à s’identifier aux personnages principaux qui sont de confession musulmane. Ils ont beau être considérés comme des parias, ils n’en sont pas moins issus d’une civilisation qui était à son apogée culturel. A l’opposée, la France était davantage préoccupée par la guerre que par la capitalisation du savoir. Les auteurs nous rappellent que l’Islam n’a pas toujours eu l’image dont elle pâtit aujourd’hui. Ils mettent aussi en lumière une facette historique méconnue du grand public. Il y a même fort à parier que nous sommes nombreux à ignorer que les pays musulmans ont connu leur heure de gloire au Moyen-Age.

Wilfrid Lupano et Léonard Chemineau ont eu la finesse de montrer une réalité contrastée. La civilisation islamique rayonnait sur tout le bassin méditerranéen. En revanche, l’obscurantisme tentait de se frayer un chemin dans les esprits les moins éclairés. L’Histoire a démontré que les gouvernements autoritaires s’en prennent aux lieux de savoir dès lors qu’ils détiennent le pouvoir. Les événements se déroulant en Afghanistan en sont un parfait exemple. Cette histoire a beau se situer il y a plus de mille ans, elle est encore malheureusement d’actualité. Sans vouloir sombrer dans le catastrophisme, La bibliomule de Cordoue nous rappelle que la censure culturelle pourrait être comparée à une épée de Damoclés. Le roman graphique s’appuie alors sur des faits historiques pour mettre en garde contre ces pages sombres de l’Histoire où l’obscurantisme a pris le pas sur les arts et les savoirs.

Les professionnels du livre sont souvent considérés comme des militants. Certains se revendiquent d’ailleurs comme tels. En cherchant à préserver les manuscrits les plus précieux de la bibliothèque de Cordoue, Tarid se retrouve confronté à un dilemme intellectuel. Ce personnage, caractérisé par sa passion du livre et son sens de la répartie, est à lui seul un hommage à tous les professionnels qui œuvrent chaque jour pour transmettre la culture. Une copiste noire et un voleur au grand cœur le rejoignent dans ses folles aventures. Malgré la gravité du sujet, le périple de Tarid, Lubna et Marwan est un mélange de fable, de comédie et de road-movie. Le roman graphique se révèle bourré d’humour et de réparties savoureuses. Le mérite revient aussi à cette mule irascible, sans qui la mission n’aurait jamais pu voir le jour.

Je n’ai pas grand-chose à redire sur ce roman graphique, si c’est que l’histoire s’achève de manière abrupte. Je pense aussi que le dernier point de vigilance, situé à la fin du livre, pourrait être perçu comme réactionnaire. La forme est un peu maladroite, même si elle n’enlève rien à la pertinence du propos.

La bibliomule de Cordoue brille par la finesse de sa narration qui met en valeur le rayonnement intellectuel de la civilisation arabo-musulmane et se dresse contre l’obscurantisme. Les dessins colorés et les traits expressifs des personnages contribuent aussi au charme du roman graphique. J’espère de tout cœur que La bibliomule de Cordoue trouvera une place dans votre bibliothèque.

Note : 4.5 sur 5.

Les animaux fantastiques : Les secrets de Dumbledore – David Yates

Synopsis

Le professeur Albus Dumbledore sait que le puissant mage noir Gellert Grindelwald cherche à prendre le contrôle du monde des sorciers. Incapable de l’empêcher d’agir seul, il sollicite le magizoologiste Norbert Dragonneau pour qu’il réunisse des sorciers, des sorcières et un boulanger moldu au sein d’une équipe intrépide. Leur mission des plus périlleuses les amènera à affronter des animaux, anciens et nouveaux, et les disciples de plus en plus nombreux de Grindelwald. Pourtant, dès lors que que les enjeux sont aussi élevés, Dumbledore pourra-t-il encore rester longtemps dans l’ombre ?

Une jolie coquille vide

Les animaux fantastiques : Les secrets de Dumbledore ont reçu un accueil mitigé par les fans de la franchise. De manière générale, je trouve cette trilogie beaucoup moins intéressante que la saga originale. Les raisons sont diverses et variées mais je ne m’étendrai pas ici sur ce qui m’a conduit à porter un regard plus critique sur les aventures de Norbert Dragonneau et ses acolytes. Je constate toutefois que David Yates cherche à faire perdurer l’univers magique crée par Harry Potter. Les deux premiers volets se sont révélés sympathiques mais c’est surtout le final du précédent long-métrage qui m’a donné envie de poursuivre la trilogie. Alors qu’on nous promettait un face-à-face entre Dumbledore et Grindelwald, le film a tendance à s’éparpiller avec un scénario qui fait disparaître les enjeux les plus ambitieux. Je m’attendais à ce que l’antagoniste développe sa puissance. En réalité, les objectifs de Grindelwald sont bancals. Sa culpabilité qui avait été largement exploitée dans le film précédent, se retrouve sacrifiée sur l’autel du confort scénaristique. Grindelwald est censé être plus dangereux que Voldemort mais il n’aurait visiblement ni le charisme ni le machiavélisme de son successeur.

Les fameux secrets de Dumbledore sont révélés au bout d’une demi-heure. Dans ce cas, il aurait été judicieux de choisir un autre sous-titre. Au lieu d’étoffer une intrigue politique, David Yates sort du chapeau le coup des vieux amis/amants qui s’affrontent sans se livrer à un quelconque duel. Le prétexte du pacte de sang n’est pourtant pas une mauvaise idée. Au regard de l’intérêt porté à cet arc narratif, il aurait fallu l’exploiter avec plus de rigueur. Les deux sorciers se retrouvent projetés dans une autre réalité qui leur permettrait de combattre en dehors du monde physique. Seulement, le duel réduit à une chorégraphie, est expédié en deux temps, trois mouvements. On ne sait pas comment cette projection mentale est créée. On ignore aussi pourquoi cette magie n’est pas davantage exploitée dans le monde des sorciers. Le scénario tient dans un mouchoir de poche alors que la séquence d’introduction, féérique et riche d’enjeux, était pleine de promesses. La sous-intrigue concernant le monde magique allemand fait une courte apparition avant de disparaître des radars. De manière générale, je regrette que le film soit resté trop en surface.

Beaucoup de questions demeurent en suspens. Je n’ai pas compris pourquoi Grindelwald avait menti sur la nature de la relation qui unit Croyance à Dumbledore. Alors que Nagini était un personnage relativement important dans Les crimes de Grindelwald, elle disparaît soudainement de la circulation. Il en est de même pour Abernathy. Le plus fidèle allié de Grindelwald aurait pu avoir une relation intéressante avec Queenie puisqu’elle est la seule à pouvoir communiquer avec lui, grâce à la légilimancie. Je m’arrêterai là car les exemples sont nombreux. Je ne m’attendais pas à ce que ce troisième volet réponde à toutes mes questions mais force est de constater que ces zones d’ombre trahissent un certain manque de rigueur. David Yates a opté pour le scénario à rallonge qui, au final, ne raconte pas grand-chose.

Malheureusement, l’écriture n’est pas le seul point faible du film. L’univers des Animaux Fantastiques fait pâle figure face à Harry Potter. Les affrontements ont perdu de leur intérêt. Dans cette trilogie, il semblerait que les sorciers soient exemptés de formules magiques. Ce détail qui n’en est pas un fait mal au cœur. Je regrette amèrement l’époque où les sorciers brandissaient leur baguette en criant « Expelliarmus ». De plus, la majorité des interactions se résument à des démarches au ralenti et des échanges de regard interminables. J’ai du mal à percevoir en cette trilogie un héritage de la saga Harry Potter.

L’univers des Animaux Fantastiques se veut plus sombre. En apparence, peut-être. Le troisième opus se déroule dans un cadre austère. Les décors, les costumes et les mines atterrées dégageraient presque une atmosphère déprimante. Pourtant, les enjeux semblent moins importants que dans la saga originale. Vous vous demandez probablement ce que j’ai aimé. Cette question est d’autant plus légitime que les points forts ne m’ont pas sauté aux yeux. Néanmoins, j’ai été ravie de voir que les créatures magiques revenaient sur le devant de la scène. C’est le moins qu’on puisse attendre d’une trilogie nommée Les animaux fantastiques. On retrouve le Niffleur et Pickett. Le fameux Qilin, dont le pouvoir consiste à désigner le prochain Manitou Suprême, fait une apparition remarquée. L’intrigue qui entoure cette créature manque parfois de cohérence mais elle a le mérite de redonner un vrai rôle au bestiaire des Animaux Fantastiques.

Je souhaitais que le troisième opus continue sur la même lancée que le précédent. Ce film tente de sauver les meubles en multipliant les rebondissements mais il est difficile de camoufler toutes les faiblesses du scénario. Je remarque aussi qu’on s’éloigne de l’esprit de Harry Potter. A l’heure actuelle, j’ignore si je dois avant tout déplorer la paresse scénaristique ou le manque de charme ambiant.

Note : 2.5 sur 5.

1991 – Franck Thilliez

Résumé

En décembre 1991, quand Franck Sharko, tout juste sorti de l’école des inspecteurs, débarque au 36 quai des Orfèvres, on le conduit aux archives où il est chargé de reprendre l’affaire des Disparues du Sud parisien. L’état des lieux est simple : entre 1986 et 1989, trois femmes ont été enlevées, puis retrouvées dans des champs, violées et frappées de multiples coups de couteau. Depuis, malgré des centaines de convocations, de nuits blanches, de procès-verbaux, le prédateur court toujours.
Sharko consacre tout son temps à ce dossier, jusqu’à ce soir où un homme paniqué frappe à la porte du 36. Il vient d’entrer en possession d’une photo figurant une femme couchée dans un lit, les mains attachées aux montants, la tête enfoncée dans un sac. Une photo derrière laquelle a été notée une adresse, et qui va entraîner le jeune inspecteur dans une enquête qui dépassera tout ce qu’il a pu imaginer…

Retour vers le passé

A l’heure où les dignes amateurs de polars ont déjà fait la rencontre de Franck Sharko, je le découvre aujourd’hui seulement en me plongeant dans sa première enquête. Le jeune inspecteur, frais émoulu de l’école de police, était convaincu de pouvoir effectuer son travail en respectant les règles qui lui ont été inculquées. Bien qu’il ait été muté au « 36, quai des Orfèvres », la réalité s’avère moins glorieuse. La hiérarchie le relègue provisoirement aux archives, un passage obligé pour celles et ceux qui débutent dans la profession. J’ai fait la connaissance d’un jeune trentenaire pétri de doutes qui se lance dans le grand bain sans être véritablement armé. L’ école de police ne l’avait pas préparé à affronter les autopsies, l’odeur des cadavres et les méthodes d’interrogatoire qui n’ont rien de protocolaire. On comprend aussitôt que Sharko a signé pour être exposé à une violence dont il a peu de chances de sortir indemne.

Franck Thilliez tisse une intrigue parsemée de fausses pistes, mêlant vaudou, mentalisme et magie. Elle comporte tellement de ramifications que c’en était perturbant. Je redoutais un dénouement capillotracté, écrit de manière poussive pour tenter de réunir tous les éléments de l’enquête. Le fin mot de l’histoire a apaisé mes craintes. Franck Thilliez confirme son talent à élaborer des intrigues complexes, endossant à sa façon le rôle d’un illusionniste. Il y a pourtant des choses à redire. De temps en temps, l’auteur se laisse aller à la facilité. Le retour au bercail de Sharko est un condensé de stéréotypes sur les mineurs du Nord de la France. J’ai relevé l’exemple du père qui dénonce l’impact de la montée du Front National sur la jeunesse. On voit l’auteur arriver avec ses gros sabots quand on sait que le Nord est le bastion de ce parti politique. Les allusions à l’actualité passent difficilement inaperçues. A mon sens, elles n’ont pas leur place dans un récit qui se déroule en 1991.

J’ai trouvé que l’enquête, aussi prenante soit-elle, trainait en longueur. Il m’a fallu prendre un peu de recul pour en trouver la raison. A l’époque, les enquêteurs devaient s’armer de patience pour résoudre les affaires les plus délicates. L’informatique en était à ses balbutiements. Ils y allaient aussi plus à l’instinct. Franck Thilliez montre d’ailleurs que ces méthodes « artisanales », flirtant avec l’illégalité, pouvaient entraîner des débordements. En plus de 500 pages, l’auteur fait revivre une époque révolue où la lenteur du travail d’investigation était de rigueur. Franck Thilliez propose une intrigue à la mécanique bien huilée, sur fond d’illusionnisme et d’expérimentations plus que douteuses. Je conseille 1991 à celles et ceux qui recherchent un « bon polar pur jus ».

Note : 3.5 sur 5.

En attendant Bojangles – Olivier Bourdeaut

Résumé

Sous le regard émerveillé de leur fils, ils dansent sur «Mr. Bojangles» de Nina Simone. Leur amour est magique, vertigineux, une fête perpétuelle. Chez eux, il n’y a de place que pour le plaisir, la fantaisie et les amis.
Celle qui donne le ton, qui mène le bal, c’est la mère, feu follet imprévisible et extravagant. C’est elle qui a adopté le quatrième membre de la famille, Mlle Superfétatoire, un grand oiseau exotique qui déambule dans l’appartement. C’est elle qui n’a de cesse de les entraîner dans un tourbillon de poésie et de chimères.
Un jour, pourtant, elle va trop loin. Et père et fils feront tout pour éviter l’inéluctable, pour que la fête continue, coûte que coûte.
L’amour fou n’a jamais si bien porté son nom.

Un tourbillon d’émotions

J’ai été conquise dès les premières pages. En attendant Bojangles est un tourbillon d’émotions. Il est pétillant et mélancolique, drôle et triste à la fois. J’ai su immédiatement que je tenais un OVNI littéraire entre les mains. L’histoire est racontée à travers les yeux d’un petit garçon et ceux de son père, dans une alternance de points de vue où l’image de la femme est évanescente. Elle n’a pas d’identité propre, ou plutôt elle en a pléthore. Cependant, elle est bel et bien l’héroïne de cette histoire. Elle vit dans un univers fantaisiste, dépourvue de toute contrainte. A ses yeux, la vie est une fête.

Je me suis laissée prendre au jeu de son excentricité débordante mais si elle n’avait pas été accompagnée d’un mari et d’un fils aussi attachants, sa personnalité m’aurait certainement mise mal à l’aise. Tous les trois forment un tourbillon insaisissable, mené par une cheffe d’orchestre que rien ne semble pouvoir arrêter. Ils passent leur temps à chanter, faire la fête et danser au rythme de « Mr.Bojangles ». Littéralement. Leur animal de compagnie est une grue de Numidie qui se fait le témoin silencieux de toutes leurs extravagances. J’enviais leur désinvolture. J’aurais tellement aimé les rejoindre dans cet appartement et me laisser aller à des frivolités.

Néanmoins, je sentais que ce tourbillon d’insouciance dissimulait une grande fragilité. Je ne pouvais m’empêcher de plaindre ce petit garçon, emporté malgré lui dans cette spirale infernale. Leur quotidien ressemble à un tableau de Picasso où tout n’est que désordre. En vivant en marge de la société, il ne trouve pas sa place à l’école. Il apparaît légitime de s’interroger sur les répercussions que pourraient avoir cette totale liberté. D’ailleurs, les festivités ne parviennent plus à dissimuler le mal-être de sa mère. La folie douce des débuts finit par laisser place à une maladie qui la dévore de l’intérieur. Après le délire vient la descente aux enfers. Une lutte acharnée se met en place mais la mauvaise graine gagne du terrain. Qu’est-elle exactement ? On ne le saura jamais. Olivier Bourdeaut a beau parler de santé mentale, il ne donnera pas de nom au mal qui la ronge. Alors qu’on croyait l’héroïne insouciante à l’extrême, il nous révèle qu’elle est consciente de la gravité de son état. Elle décide une fois de plus d’aller à contre-courant.

Olivier Bourdeaut a pris le parti d’aborder la folie sous un angle fantaisiste. Le récit, caractérisé par un surréalisme et une naïveté insolente, s’inscrit en opposition au misérabilisme de coutume. Dans ce roman, les personnages ont choisi de croquer la vie à pleines dents. L’audace de vouloir transformer le laid en beau est remarquable. En attendant Bojangles procure toutes sortes d’émotions. On passe facilement du rire aux larmes. Le roman interroge aussi sur les limites de l’extravagance. La frontière entre fantaisie exacerbée et folie reste difficile à percevoir. Olivier Bourdeaut n’a pas pour ambition d’apporter la réponse sur un plateau. Il se contente de dépeindre une famille qui s’aime et s’unit de toutes ses forces contre la maladie. En attendant Bojangles pare la folie d’accessoires fantasques sans pour autant chercher à duper le lecteur. Il est difficile de ne pas voir venir la tragédie. Malgré la fatalité, on se surprend à danser nous aussi au rythme de « Mr. Bojangles ». Je ne peux que vous inviter à nous rejoindre.

Note : 4.5 sur 5.

Jurassic World 3: Le monde d’après – Colin Trevorrow

Synopsis

Quatre ans après la destruction de Isla Nublar. Les dinosaures font désormais partie du quotidien de l’humanité entière. Un équilibre fragile qui va remettre en question la domination de l’espèce humaine maintenant qu’elle doit partager son espace avec les créatures les plus féroces que l’histoire ait jamais connues.

Ma chronique

Les critiques ont tiré à boulets rouges sur Jurassic World : Le monde d’après . Mérite-t-il d’être cloué au pilori ? Pour être tout à fait franche, je vais me faire l’avocate du diable. A force de délaisser l’ADN de Jurassic Park, les réalisateurs de la nouvelle trilogie ont fini par se brûler les ailes. La franchise livre donc un troisième volet un peu éparpillé, ampoulé par deux intrigues qui se rejoignent à la fin du film. Alors que le public était là pour voir du spectacle, il apprend qu’un nouveau sanctuaire pour dinosaures a été construit à l’écart de la civilisation. Soit. On zappe définitivement l’idée de voir ces grosses bestioles envahir le monde. Pourtant, ce n’est pas ce que Jurassic World 2 nous avait promis.

Le spectateur devra aussi composer avec des « come-backs » poussifs. Le trio iconique de Jurassic Park est introduit à renfort de clins d’œil appuyés. C’est maladroit au possible mais figurez-vous que ça marche. On ne peut pas s’empêcher de se moquer –avec tendresse- de la reprise de certains gestes et mimiques qui sont restés dans l’esprit des fans de la première heure. Il faut reconnaître que les prétextes sont souvent alambiqués. Dans le premier film, Ellie enlevait ses lunettes à la hâte, impressionnée de voir des dinosaures en chair et os. N’importe qui aurait été époustouflé. La paléobotaniste refait ce geste quand elle réalise qu’un champ de mais a été totalement ravagé par des sauterelles. Autant dire que ce contexte ne produit pas le même effet. J’ai relevé d’autres exemples mais celui-ci m’a particulièrement marquée.

Malgré les maladresses, j’ai été ravie de revoir les personnages qui ont bercé mon enfance. Les scénaristes sont arrivés avec leurs gros sabots en donnant une deuxième chance à Allan et Ellie. On sourit aussi de voir ce paléontologue d’ordinaire si pragmatique aller au-devant du danger pour suivre celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer. C’est un peu ridicule mais que voulez-vous, il suffit qu’il y ait des dinosaures et qu’Alan Grant, Ellie Statler et Ian Malcolm reprennent du service, pour que je sois enthousiaste.

Le scénario a été violemment critiqué mais il n’est pas plus médiocre que ce que proposent les blockbusters de ces dernières années. Le constat est indéniable : Jurassic Word est entré dans l’ère de l’Entertainment. Je n’y suis pas très favorable et pourtant, que cela plaise ou non, la franchise reprend les recettes qui font leurs preuves aujourd’hui. Jurassic World suit le courant. Ni plus, ni moins. Dans ce film, Colin Trevorrow brandit la menace de la manipulation génétique qu’il associe à des risques écologiques et un vague projet de domination. Par contre, les motivations de l’antagoniste restent un mystère. Raccrochez les wagons avec des dinosaures, une toile de fond scientifique et vous obtenez un long-métrage certes sympathique mais qui s’emmêle un peu les pinceaux. Je regrette surtout que les dinosaures servent de prétexte à un scénario qui lorgne du côté d’Indiana Jones et Jason Bourne. Il semblerait que les humains se soient tellement habitués à côtoyer les dinosaures qu’ils ne font même plus attention à eux. Comment peut-on continuer à se battre alors que des prédateurs fraîchement échappés menacent de nous réduire en charpie ? Ce n’est pas crédible, même s’il s’agit d’un film à grand spectacle.

On peut avoir l’impression que je porte un regard très critique sur le film. Pourtant, je me range aux côtés d’une minorité qui lui trouve des qualités. La nostalgie suscitée par le retour du trio d’aventuriers et les innombrables courses poursuites m’ont maintenue en haleine pendant 2h30. J’en conviens que c’est léger et un peu facile, d’autant plus que les situations de réel danger semblent factices. Malgré tout, il faut reconnaître que Jurassic World remplit à merveille son rôle de divertissement. Sous le prisme de « l’entertainment », bien entendu.

Note : 3 sur 5.

Les grandes oubliées : Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes – Titiou Lecoq

Résumé

A chaque époque, des femmes ont agi, dirigé, créé, gouverné mais elles n’apparaissent pas dans les manuels d’histoire. Du temps des cavernes jusqu’à nos jours, l’autrice passe au crible les découvertes les plus récentes, analyse les mécanismes de la domination masculine et présente quelques vies oubliées.

L’invisibilisation des femmes ou l’histoire d’une volonté politique

Les femmes ont été invisibilisées pendant des siècles. En 2022, ce constat n’a rien d’un scoop. Il suffit pourtant d’analyser le contenu des programmes d’Histoire de France pour se rendre compte que le chemin vers la parité est encore long. Le manuel publié en 2019 chez Hachette ne consacrait que 16 pages sur 277 aux femmes. Une dizaine de pages seulement pour rendre hommage à celles qui ont lutté aux côtés des hommes pour acquérir des droits. Les enseignants font ainsi inlassablement référence aux mêmes figures historiques, parmi lesquelles Jeanne d’Arc arrive largement en tête. Je regrette que l’Éducation Nationale transmette encore cette vision patriarcale de l’Histoire mais il n’en a pas toujours été ainsi. Je me mentirais à moi-même si je devais reconnaître que ce sujet me préoccupe depuis longtemps. J’ai bien conscience d’avoir intériorisé un certain nombre de préconceptions. Mon esprit critique s’est développé au fil de mes observations et de mes lectures. Il ne s’est pas forgé en un jour.

Les mentalités évoluent mais Titiou Lecoq apporte la preuve qu’on n’a pas encore fait le tour de la question. Saviez-vous, par exemple, que les droits des femmes ont connu des hauts et des bas ? Qu’elles étaient plus libres au Moyen-Age qu’au Siècle des Lumières ? Qu’elles ont participé à la construction des cathédrales ? Si vous ignorez toutes ces réalités, sachez que vous avez été influencés par une conception masculine datant du 19ème siècle. De l’eau a coulé sous les ponts mais le patriarcat a la peau dure.

Titiou Lecoq redonne aux femmes oubliées la place qu’elles méritent. Elle envoie valser les idées reçues avec beaucoup d’humour. Certains lui ont reproché un ton un peu trop familier. Néanmoins, je ne vois pas en quoi ce parti pris est un problème tant que l’autrice fait preuve de rigueur. Or, son essai est très documenté et riche en anecdotes. Elle mêle destins de femmes, faits historiques et réflexions de société pour démontrer que les femmes ont joué à maintes reprises un rôle primordial dans l’Histoire. On apprend aussi que cette invisibilisation est le fruit d’une série de décisions politiques, visant à cantonner les femmes dans l’espace domestique.

Un deuxième constat s’impose à nous. Il est à la fois fascinant et terrifiant de voir que nos droits ont fluctué au fil des siècles. Pendant longtemps, on a entretenu l’idée que la situation ne cessait de s’améliorer. Il s’agit là d’une idée reçue. Selon le bon vouloir des courants politiques, la place accordée aux femmes peut changer du tout au tout. La Renaissance ne fût pas une période favorable, même si elle est associée à un renouveau des savoirs.

Malgré sa rigueur incontestable, l’ouvrage ne se prétend pas exhaustif. Il apparaît délicat de retracer l’Histoire de l’antiquité à nos jours en seulement 400 pages. Titiou Lecoq a plutôt pour objectif d’éveiller les consciences et de donner envie aux lecteurs d’approfondir leurs connaissances sur ces femmes oubliées. Elle nous démontre aussi qu’il y a encore du chemin à parcourir pour aboutir à une société plus égalitaire. Le modèle défendu par Titiou Lecoq a des allures de mirage idéologique. La faute revient en grande partie aux discours actuels qui sont toujours imprégnés de préconceptions élaborées et entretenues au fil des décennies.

Si cette initiative est associée à d’autres du même acabit, la véritable Histoire finira par gagner du terrain. Il faudra alors s’armer de patience. Quoiqu’il en soit, les femmes ne se sont jamais tues. Ce livre rebat les cartes en montrant que leur combat ne date pas d’hier et qu’il est voué à se poursuivre. Inlassablement.

Note : 4 sur 5.

Amalia – Aude Picault

Résumé

Amalia est au bord du burn-out. Dans sa famille, où elle s’occupe de sa fille Lili, 4 ans et subit sa belle-fille Nora, 17 ans, ça crie et ça claque les portes, sans répit. Dans l’entreprise où elle est coach, on parle rentabilité, process’, elle perd le sens de ce qu’elle fait. Dans les campagnes alentours, elle voit la terre épuisée par la pollution et à la radio, les nouvelles du monde sont loin d’être rassérénantes. Alors Amalia fatigue et s’épuise, Amalia craque.

Trentenaire au bord de la crise de nerfs

Dans un premier temps, je recommande de ne pas vous fier à la couverture de cette bande dessinée. L’album parle de la charge mentale qui pèse sur les mères de famille. En menant de front leurs obligations personnelles et des journées de travail bien remplies, elles se sentent submergées par le quotidien. Si on y ajoute les désastres écologiques qui se profilent à l’horizon et questionnent sur l’avenir des générations futures, ces angoisses créent un cocktail détonnant qui a le potentiel de saper le moral des plus optimistes. Autant dire qu’ Amalia devrait parler à beaucoup de lecteurs tant elle se montre en phase avec les préoccupations actuelles.

J’ai porté un regard très critique sur cette bande dessinée pour des raisons que je ne tarderai pas à évoquer. Cependant, on ne peut pas reprocher à Aude Picault de manquer de discernement. Le ton se veut léger mais l’autrice dresse un constat implacable : le système tend vers un perfectionnisme qui se révèle être totalement contre-productif et destructeur. Anne Picault analyse de manière très juste les causes de la charge mentale, en proposant un album à mi-chemin entre la tranche de vie et la vulgarisation sociologique.

Sollicitée de toute part, Amalia est au bord de l’épuisement. Il faut reconnaître que l’entourage ne lui facilite guère la tâche : entre sa fille hyperactive, une belle-fille en pleine crise d’adolescence et un mari qui ne se montre pas très compréhensif, la jeune femme ne peut souvent compter que sur elle-même. Aude Picault critique aussi les pratiques du management actuel. Promue « Team Leader » dans une entreprise de gestion des risques, Amalia doit sans cesse faire preuve de flexibilité pour répondre aux attentes d’un manager correspondant en tout point à ce qui est dans l’air du temps. Sous des allures décontractées, sa supérieure hiérarchique dissimule à peine un tempérament autoritaire. Le trait est un peu forcé mais le propos sur les faux-semblants sonne juste.

Alors le jour où Amalia craque, son médecin lui diagnostique une « intolérance au rendement ». Je suis consciente qu’il faut le prendre au second degré mais les réponses apportées me dérangent. Il lui explique alors que la solution se trouve en elle et que se mettre au vert lui ferait le plus grand bien. Seulement, manger local et courir dans les champs n’ont jamais résolu les problèmes de souffrance au travail. Je n’ai rien contre le fait de chercher le bonheur dans les choses simples, bien au contraire. Seulement, j’avais l’impression qu’Aude Picault nous murmurait à l’oreille que la nature est forcément bienveillante et qu’elle sait nous récompenser si on la traite avec respect. Cette idée me semble problématique parce qu’aussi belle soit-elle, la nature n’est pas toujours un havre de paix.

Je trouve encore plus dangereux de véhiculer l’idée que chacun doit trouver sa solution. Elle minimise le poids de l’environnement familial et professionnel sur la santé mentale. Ce discours incite les personnes concernées à se remettre sans cesse en question alors que les causes sont peut-être ailleurs. Pendant qu’on détourne l’attention, le système, lui, ne change pas. Les solutions proposées pour gérer le harcèlement au travail, et plus généralement la charge mentale, me semblent donc inappropriées.

Néanmoins, je ne saurais affirmer si cette lecture relève vraiment du premier degré. Le diagnostic de « l’intolérance au rendement » avait déjà attiré mon attention mais les personnages sont aussi trop caricaturaux pour qu’il en soit autrement. Nora, la belle-fille d’Amalia, représente à elle seule tous les clichés de l’adolescente qui se rêve influenceuse beauté. Le portrait du mari n’est guère plus flatteur. Derrière la façade « éco-responsable » de son entreprise se cachent des méthodes de production douteuses. Karim symbolise celui qui cautionne le système capitaliste. Sa non-contribution aux tâches domestiques contribue à rendre le personnage encore plus insupportable. Seules Amalia et sa fille suscitent la sympathie. Lili a beau être une enfant hyperactive et indisciplinée, elle est en quelque sorte une bouffée d’air frais pour la famille. L’innocence la tient encore éloignée de cette culture de la performance. Amalia, son père et sa belle-sœur essaient d’ailleurs de s’en inspirer pour revenir à des valeurs simples.

En refermant l’album, je me suis demandée si cette histoire n’était pas un conte moderne où tous les problèmes se résolvent grâce au pouvoir régénérateur de la nature. Dans ce cas, la bande dessinée aurait probablement pour objectif d’aider le lecteur à relativiser sur ses propres difficultés. L’expérience d’Amalia diffuserait une note d’espoir pour celles et ceux qui considèrent le quotidien insurmontable. Quelque soient les motivations d’Aude Picault, ce discours ne fonctionne pas chez moi. L’ analyse portant sur les causes de la charge mentale m’a convaincue mais les messages véhiculés se sont révélés agaçants. Dommage.

Note : 2.5 sur 5.

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